Versailles mon amour !

Depuis la sortie du film de Sofia Coppola en 2006, Marie-Antoinette n’a cessé de provoquer un intérêt grandissant auprès des jeunes générations jusqu’à endosser le rôle d’icône. Ce n’est pas tant la souveraine qui a frappé les esprits mais l’héroïne de la jeunesse dorée, modeuse, rebelle et rêveuse. La femme la plus impopulaire du 18e siècle a retrouvé ses lettres de noblesse auprès du grand public… Kirsten Dunst a su incarner à merveille le destin tragique d’une jet-setteuse désenchantée au visage d’ange.

De la décoration d’intérieur aux fourneaux, de l’esprit boudoir aux macarons, le style Marie-Antoinette a conquis notre quotidien. A l’aune du film de Sofia Coppola, on remarque que des couleurs (du pastel au doré), des motifs (toile de jouy, fleur de lys), des matières (dentelle, satin, velour, organza) et des accessoires (plumes, masques, éventailles) nous rappellent le style de la reine de France. La mode a convoité l’esprit de Versailles de manière épisodique, on le retrouve notamment à la fin des années 90 chez des couturiers comme J.-P. Gaultier, C. Lacroix, V. Westwood, ou encore chez Dior en 2007/2008. Dernièrement, c’est Chanel et sa collection Croisière printemps-été 2013 qui s’est emparé du sujet. Mais pourquoi Marie-Antoinette s’évertue-t-elle à s’introduire dans nos dressings ? D’où vient notre fascination et celle des créateurs ? Quel imaginaire est en jeu derrière l’apparat ? Décryptage d’une machine à rêves.

Le mythe de l’Age d’or.

Topos de la littérature grecque et latine, les poètes de l’antiquité ont raconté la vie des hommes au temps mythique de l’Age d’or. Cet exercice poétique symbolisait la nostalgie des poètes et celle de leurs contemporains à l’égard d’une époque passée et prospère par nature, où les hommes connaissaient une vie bienheureuse : oisiveté, abondance des denrées, humanité bonne par essence, harmonie avec la nature, absence de guerre… autrement dit, profusion, vie bucolique, absence de labeur et désoeuvrement. Voila précisément le canevas sur lequel Sofia Coppola tisse la vie de Marie-Antoinette. Voila ce qui secrètement et peut-être inconsciemment nous fascine et nous attire. Reprenant les grands thèmes développés par les poètes de l’antiquité, la représentation de Versailles apparait bien comme celle d’un Age d’or mythique. Le spectateur du XXIe siècle ne peut que succomber au pouvoir de ce mythe, qui ne cesse de lui faire miroiter un monde meilleur. C’est alors que s’ouvre le gouffre de la nostalgie. En elle, rien de dramatique mais la manifestation symptomatique d’une recherche : de l’ère de Saturne à celle de Marie-Antoinette, la quête humaine de la quiétude et du paradis terrestre demeure atemporelle. Avec le film de Sofia Coppola, le spectateur est confronté à la représentation d’un paradis terrestre restreint au seul univers de Versailles, un microcosme comme vision idéale du monde, sans peines et sans heurts, provoquant la nostalgie d’un passé bienheureux ; une vie facile telle qu’aurait pu la dépeindre Virgile.

Marie-Antoinette de Sophia Coppola, scène bucolique et moment d’oisiveté dans les jardins du petit Trianon

La réalité au delà du mythe.

Voltaire nous donne des raisons de croire que nos élans nostalgiques à l’égard du siècle des Lumières sont pleinement justifiés. Le 18e siècle ou « le paradis terrestre où je suis né » écrit Voltaire dans le poème Le Mondain, est l’incarnation d’un idéal historique, une époque où il fait bon vivre. Le philosophe en brosse un portrait qui n’a rien à envier à l’Age d’or des poètes antiques et qui clairement le surpasse en terme de bonheur :

« Regrettera qui veut le bon vieux temps,

Et l’âge d’or, et le règne d’Astrée »

« Moi, je rends grâce à la nature sage

Qui, pour mon bien, m’a fait naître en cet âge »

Pour Voltaire, le 18e siècle a l’avantage d’être une société de raffinements baignée dans la culture. Au contraire, il décrit l’Age d’or mythique comme le règne de la nature et de l’animalité, réduisant l’homme au statut de bête. Bref, à en écouter Voltaire le 18e siècle ou « siècle de Fer » serait le nouvel Age d’or mais en mieux ! Le Mondain fait l’apologie du luxe, du faste et des plaisirs qu’ils procurent à l’homme : progrès techniques, art de vivre, beaux arts et biens matériels contribuent au bien-être et à l’épanouissement : « tout sert au luxe, au plaisir de ce monde » écrit le philosophe, « le superflu chose très nécessaire » ou encore « j’aime le luxe et la molesse ». Jouissance, goût pour le paraître et l’inutile… même si Voltaire est loin de la vie bucolique des temps mythiques, sa vision est fondamentale dans la mesure où elle intègre le luxe dans la construction imaginaire d’une époque idéale. Dans cette perspective, la vie de Marie-Antoinette telle qu’elle nous est donnée par Sofia Coppola réunit l’ensemble des traits caractéristiques de l’Age d’or selon les poètes antiques et selon Voltaire, en alliant le luxe au pastoral. Versailles représente alors une version complète du paradis terrestre, dont la force se fonde sur l’alliance des contraires. Nostalgie d’un eden, nostalgie du faste. La Marie-Antoinette de Sofia Coppola ne peut que nous faire rêver.

Ce que la mode en retient.

Fondé sur un mythe à double entrée, on comprend pourquoi l’esprit de Versailles n’a cessé de renaître sur les podiums ; le style Marie-Antoinette convoque un univers ambigu mêlant le fruit de la culture et de la technique ( les manifestations du luxe et de la sophistication) aux valeurs « naturelles » incarnées par l’Age d’or des temps mythiques (l’harmonie entre l’homme et la nature). Le style Marie-Antoinette, c’est avant tout un style qui nous transporte dans un monde de rêve où règnent la quiétude et la magnificence. Que demander de plus?

Catalogue Chantal Thomass Printemps-été 2006 par Ellen von Unwerth

De cette époque, la mode retient une certaine définition de la femme. Le style Marie-Antoinette connote une femme séductrice jouant en permanence avec l’ornement et l’exagération (les perruques, le maquillage, l’opulence des robes) ; une femme érotisée, objet de désir et de plaisir, une femme vivant au rythme du libertinage de moeurs et dont les campagnes de lingerie sont friandes. Ces images, les podiums nous les renvoient sous couvert d’une femme-reine libérée et pleine d’assurance.
Même si actuellement la tendance est au minimalisme, les silhouettes Marie-Antoinette version 2.0 contiennent toujours des signes d’extravagance, celle-ci étant l’essence même de la mode made in Versailles.

 Chanel, collection Croisière printemps-été 2013

En ces temps de crise le mythe de l’Age d’or apparaît comme un créneau idéal. Il nous transporte dans un monde de rêves. Alors prenons le temps de réveiller la reine qui sommeille en nous…

1