Pourquoi la mode a t-elle toujours aimé les chats ?

Lorsque la mode a commencé à se mettre en scène, elle a constitué en parallèle son propre bestiaire. Célèbre exemple datant de 1955, l’élégante Dovima pose en Christian Dior avec les éléphants du Cirque d’hiver. Pris par Richard Avedon pour Harper’s Bazaar, ce cliché révèle l’enthousiasme de l’époque pour les animaux. Sans limites et au grès des intentions esthétiques, le monde animal a défilé aussi bien dans les pages des magazines que sur les podiums. Mais depuis quelque temps, le plus félin des animaux domestiques s’attire les faveurs de la mode.

L’origine de ce phénomène est assez nébuleux, mais il est certain qu’internet et les réseaux sociaux y sont pour beaucoup. On pense notamment au buzz créé par Choupette, la chatte starisée de Karl Lagerfeld qui depuis 2012 possède son propre compte Twitter… et c’est tout à fait normal quand on a été prise en photo dans les bras de Laetitia Casta, Linda Evangelista ou encore Gisèle Bündchen. Dans le même genre, Grace Coddington directrice artistique du Vogue US, consacre son compte Instagram à ses trois boules de poiles Pumpkin, Bart et Blanket. Son obsession est allée jusqu’à contaminer Balanciaga, pour qui elle a dessiné une ligne d’accessoires à l’effigie de son chat Pumpkin. Aujourd’hui il n’est plus possible de penser à Karl sans Choupette, à Grace sans Pumpkin. Leurs chats sont devenus un véritable élément d’identification, une partie intégrante de leur personnalité.

 

Karl Lagerfeld et Choupette pour Harper's Bazaar - Karen Elson incarne Grace Coddington dans le Vogue US d'Aout 2008
Karl Lagerfeld et Choupette pour Harper’s Bazaar – Karen Elson incarne Grace Coddington dans le Vogue US d’Aout 2008.

Au delà des lubies des people, un autre phénomène s’est produit sur le web en 2013 : la circulation d’une fausse pub Prada avec pour model Grumpy Cat, enième chat starisé qui a fait le tour du net grâce à sa frimousse « pas content ». Un faux qui aurait pu largement passer pour un vrai quand on connaît l’esprit décalé de la marque italienne. Ce genre d’épisode est accompagné d’une présence constante de vidéos de chats sur les réseaux sociaux : qu’ils soient mignons, moches, méchants, drôles… tous les prétextes sont bons. Progressivement on a vu apparaître un vocabulaire spécifique comme « catday », « lolcat » ou « caturday » (le jour où l’on poste un lolcat, et oui). Est-ce vraiment là l’inspiration de la mode ?

 

Prada Grumpy cat spoof , 2013

 

Très récemment, c’est Stella McCartney qui s’est prise au jeu. Dans son lookbook automne-hiver 2016, les imprimés léopard côtoient les imprimés tête de chat et en guise de clin d’œil les mannequins partagent la vedette avec la bête « en vrai ». Habituellement, le lookbook est très peu porté sur la mise en scène et se contente de mettre en valeur le produit : un simple mannequin sur fond fait l’affaire. Alors pourquoi changer les codes tout à coup ? La catmania est-elle la nouvelle stratégie des marques pour paraître « friendly », créer du lien et rassurer le consommateur en prenant le contrepied de ce monde impitoyable décrit dans le Diable s’habille en Prada ?

 

Lookbook Stella McCartney hiver 2016
Lookbook Stella McCartney hiver 2016

En réalité, la passion de la mode pour les chats n’est pas nouvelle. Il suffit de regarder d’anciens magazines de mode pour constater que les pages à base de chat ont toujours existé. La question est plutôt de savoir pourquoi la photo de mode s’est emparée de cet animal et surtout est-ce que ses connotations ont changé avec le temps. Depuis l’ancienne Egypte l’homme a attribué au chat des symboliques fortes, toujours antagonistes, liées au bien comme au mal. En tant que tel, c’est un animal créateur de sens, propice à l’interprétation. Il est également très lié au sexe féminin dont il métaphorise les manières et les humeurs.

Généralement, le chat est représenté de deux manières dans les images de mode. Il y a tout d’abord la femme-chat : costumée, très souvent mimant la toilette ou entrain de boire du lait ; à quatre pattes et le regard pas vraiment franc. Tour à tour femme fatale, prédatrice, soumise, sauvage, domestiquée… la mascarade sert le fantasme et l’érotisme.

 

Eniko Mihalik par Terry Richardson pour le calendrier Vogue Paris 2009 - Constance Jablonski par Greg Kadel pour Numéro #158 novembre 2014
Eniko Mihalik par Terry Richardson pour le calendrier Vogue Paris 2009 – Constance Jablonski par Greg Kadel pour Numéro #158 novembre 2014.

L’autre représentation fréquente met en scène une relation intime entre le chat et la femme. Connexion, complicité, l’animal est serré contre soi ou bien porté à bout de bras pour partager une émotion. Dans ce cas on renvoie à une femme fragile, douce, une femme enfant ou une femme aimante et complice. Ces images stéréotypées fonctionnent sur des modes binaires, elles tendent surtout à sexualiser la femme. Les magazines féminins qui ont pour fonds de commerce le fantasme ont toujours aimé les chats pour cette raison.

 

Laetitia Casta par Karl Lagarfeld pour V Magazine - Natalia Vodianova par Mert & Marcus pour le Calendrier Pirelli, 2006
Laetitia Casta par Karl Lagarfeld pour V Magazine – Natalia Vodianova par Mert & Marcus pour le Calendrier Pirelli, 2006.

Dans le lookbook Stella McCartney, l’enjeu n’est pas le même. Le chat est décoratif, il accessoirise les looks par sa présence ludique. Souvent caché, passant furtivement devant l’objectif, il rappelle de manière désexualisée qu’il est une source d’inspiration pour la collection. Dans le même esprit, le motif tête de chat loin d’être sexy et glamour est amusant et décalé. Si le chat n’est pas ici un biais pour fantasmer la femme,  il n’est pas non plus un biais pour la rendre plus réelle ou plus « friendly ». Il s’inscrit dans une certaine neutralité qui n’a pas d’impact sur le sujet féminin. Sa présence se détache du stéréotype fantasmé pour aller vers la création d’une ambiance, d’une atmosphère : par exemple, une scène d’intérieur esprit cocooning, dans un environnement familier et chaleureux. Ces nouveaux usages du chat montrent bien que la mode prend ses distances avec la carte de la femme ultra sexualisée pour en jouer de nouvelles, peut-être plus lifestyle ou davantage centrées sur le produit en lui-même. Bien sure Catwoman symbole de l’auto-érotisation n’a pas fini de faire fonctionner l’imaginaire des photographes. Mais certains épiphénomènes prouvent que les images de mode ne sont pas nécessairement le temple de la femme-objet.

 

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