La vie au bout des ongles

Dès l’antiquité les égyptiennes se coloraient le bout des doigts en utilisant du henné. Dans les années 30 outre Atlantique, le vernis à ongles symbolisait la libération de la femme des tâches ménagères. Aujourd’hui, son application fait parti des réflexes beauté d’un grand nombre de femmes. Comme les yeux où les lèvres, les ongles sont soumis à une routine ornementale. Un traitement tout particulier pour une toute petite partie de notre corps qui reflète nos habitudes culturelles.

Quand on pense à nos ongles, on pense à une partie étrange de notre corps, qui pousse, qui se casse, qu’on coupe parfois, qui se ronge pour certains. Au quotidien, les ongles sont avant tout une contrainte, on les entretient mais on s’en passerait bien. Haïs par les professeurs de musique, rendant plus que compliqué l’usage d’un clavier d’ordinateur, on leur accorde tout de même quelques utilités rudimentaires, gratter pour soulager ou griffer pour celles qui se sentent une âme de lionne. Pratique les ongles ! Mais plus que tout, les ongles sont au cœur de préoccupations esthétiques. Que l’on prenne 15 voire 30 minutes (pour les plus rigoureuses d’entre nous) pour soigner notre mine et notre coiffure, rien n’est plus normal : c’est notre visage qui est en jeu, autrement dit le point de référence de nos interactions avec les autres, de surcroît visible de tous. Mais quelle raison valable justifie le temps passé à bichonner nos ongles ?

Une très grande attention pour une toute petite parcelle de notre corps.

Les expressions du langage courant prouvent que les ongles sont l’objet de multiples actions : « brosser », « polir », « limer », « vernir ». C’est un fait, toutes ces activités nécessitent concentration et examination. Bref, on effectue sur nos ongles un véritable travail de précision comme autant d’offrandes de soins dignes d’une cérémonie sacrée : leur petitesse nous occupent grandement. Les ongles nous canalisent, nous détendent et nous éloignent de nos préoccupations pour quelques instants. La patience qu’on leur accorde, pensons notamment à ces longues minutes de temps de pause que nécessitent l’application d’un vernis, autrement dit la patience que l’on s’accorde, atteste du besoin de prendre du temps pour soi et de prendre minutieusement soin de soi.

Le culte de la propreté.

Les ongles appartiennent à la partie de notre corps qui est la plus au contact du monde environnant et sans cesse à l’épreuve des choses. Les mains sont par essence notre outil de travail : on touche, on manipule, on tient, on saisit. Inévitablement, les ongles subissent les altérations du quotidien : les chocs, la saleté, les produits chimiques… Pourquoi tendre vers la perfection dès lors que par nature les ongles sont voués à l’imperfection ? Comment concilier le culte de la manucure et le soigné impeccable, avec l’idée de se « salir les mains » ou de « mettre les mains dans le cambouis » ? Tout le monde se le dit, une manucure ca fait « clean ». Même si de nos jours la tendance est plus au bureau qu’au travail de force, le refus de la saleté persiste et la manucure reste le témoin de la propreté et d’une hygiène irréprochable.

Le concept de la finition.

Avec le vernis, les ongles passent dans le domaine de l’ostentatoire et du visible. Par définition le vernis c’est la couche ultime que l’on applique sur un objet pour le faire briller et/ou le protéger. On trouve des « laques » pour ongles, comme on trouve des meubles laqués (aller chez Sephora ou Ikea, même combat ?). On le recouvre, on le cache, on le colore, on le fait briller, l’ongle est à la beauté ce que la cerise est au gâteau : le détail qui fait toute la différence. L’expression ne dit-elle pas être impeccable ou être belle « jusqu’au bout des ongles » ? Cette expression décrit bien la notion de finition et le goût du détail qui coïncident avec l’usage du vernis. Celui-ci vient en un sens parachever la mise en beauté. Or, l’exacerbation du détail esthétique, à la manière du détail design d’un meuble, dans les deux cas la laque ou le vernis, agit véritablement comme le signe du produit fini.

La notion d’assortiment.

 Raquel Zimmermann pour la campagne “My Dior” par Steven Meisel, 2012

Dans cette photo le message de Dior est limpide : qui dit rouge à lèvres rouge dit vernis à ongles rouge. Même si à l’heure actuelle on déroge de plus en plus à la règle, le vernis à ongles s’invite dans la sphère de la beauté pour asseoir le principe d’unité et d’harmonie, afin d’éviter les couleurs qui jurent et les fautes de goût. La main fait office de rappel esthétique créant la symétrie des couleurs : on peut enfin poser le menton au creux de la main et avoir l’air d’une star !

Et pourtant …

Aucune femme n’attend qu’un homme la regarde dans les ongles. Dans les yeux oui ! On comprend l’intérêt de se maquiller les yeux : intensifier le regard, attirer, captiver, envouter son interlocuteur. Notre visage est l’élément premier de l’accroche avec autrui, la partie du corps à laquelle on s’adresse directement, celle qui parle explicitement par la parole et implicitement par les mimiques. De fait, le maquillage y joue un rôle de séduction directe, un œil charbonneux ou une bouche flamboyante sont constamment mis en scène par le visage. Parce que celui-ci est tout sauf un détail, le maquillage y trouve une visée de séduction directe. Par opposition, les ongles n’ont qu’un rôle indirect. Si dans les années 30 le vernis rouge connotait les actrices hollywoodiennes et leur aura de femmes fatales, il s’est aujourd’hui considérablement banalisé tout comme l’imaginaire glamour qui l’accompagne. Aujourd’hui le vernis et l’ongle ont changé de fonction. Eloignés de la séduction, ils sont tous deux devenus l’objet et le lieu de l’amusement : couleurs extravagantes allant du rose bonbon au bleu canard, toutes les teintes sont autorisées, les ongles sont le règne du flashy, du pailleté, du pochoir et même du phosphorescent. Le vernis à ongles indique une humeur, l’état d’esprit du jour, clinquant ou sobre, fun ou timide, les ongles sont un véritable terrain de jeux. Exit les commentaires « sexy ton vernis ! », aujourd’hui nos ongles sont qualifiés de marrants de cool et de funky. L’ongle reste un détail de l’apparence, mais il accuse au quotidien les folies qui ne sont pas permises sur nos minois. Plus qu’un simple détail, l’ongle est un espace de créativité et d’expression de l’identité, le nails art le démontre.

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