Versace, Défilé Haute Couture Automne Hiver 2012/2013

Tendance mode été 2013 : la transparence ou la dialectique du visible et de l’invisible

Le voile est omniprésent sur les podiums, non pas celui qui masque mais le voile subtile qui dévoile tout en voilant. Pour cet été tout comme pour l’hiver prochain, la transparence est à l’honneur chez les couturiers : Jason Wu, Tom Ford, Christian Dior, Burberry, Versace… aucun des grands n’a fait l’économie du jeu du visible et de l’invisible. Une tâche unique : mettre au jour l’ambiguïté et la complexité des charmes féminins.

En matière de textile, la transparence suppose une mise en scène complexe pour atteindre ses effets. Or qui dit mise en scène dit spectateur : c’est précisément dans son rapport à celui qui la contemple que la transparence vestimentaire trouve sa signification. Parce qu’elle révèle le corps, la transparence appelle le regard et se donne par conséquent comme un objet à décrire. Mais concrètement que voit-on ? De prime abord, on pense identifier ou encore discerner la transparence : un chemisier noir transparent par exemple, j’en vois les contours et la matière, je peux le détacher de ce qui l’entoure. Nous disons donc que nous voyons la transparence. Paradoxalement, la transparence nous évoque intuitivement l’invisibilité, à savoir ce qui par définition échappe au regard et ne peut être repéré. En effet, les marques de collants nous parlent de bas invisibles : de couleur chair ils reproduisent exactement la couleur de la peau et donnent un effet « peau nue ». Pourtant, on devine toujours la présence matérielle de ce voile : là où il y a les bas, il n’y a pas rien mais quelque chose, du palpable et du saisissable. Or, l’invisible en tant que tel est le rien, le non-être, parce qu’il est insaisissable. Face à cette contradiction, il s’agit de redéfinir notre conception de la transparence et d’admettre qu’elle n’est pas l’invisible en tant que tel mais bien un degré sur l’échelle du visible et dont la fonction est de donner une représentation matérielle de l’invisible.

Dior S:S 2012

 Défilé Christian Dior, prêt-à-porter, printemps/été 2012

En tant que matière, c’est-à-dire en tant qu’objet pourvu d’une existence sensible, le vêtement transparent exerce sur le corps un indéniable pouvoir couvrant, infime soit-il. Le vêtement transparent possède donc une existence ontique, néanmoins, la fonction qu’il exerce à l’égard du corps demeure l’invisibilité, le non-existant/non-apparent. En d’autres termes, le vêtement transparent s’inscrit dans le jeu de l’être et du paraître, s’efforçant de passer pour ce qu’il n’est pas : l’invisible. De fait, passant lui-même pour invisible, il « rend visible » le corps : sous un voile de mousseline de soi, on distingue aisément la chair. Pourtant la chair n’est pas à nue, elle demeure recouverte. Il y a donc bien une dualité de la transparence qui se traduit par la simultanéité du visible et de l’invisible, du montré et du caché, tant au niveau du corps que de la matière textile. Or,comme l’a dit Lévinas, l’érotisme nait précisément au cœur de cette ambivalence « clandestin et du découvert » (La phénoménologie de l’Eros, Totalité et Infini). La dentelle par exemple participe de cette ambivalence en rendant simultanément visible et invisible les parties du corps qu’elle recouvre : elle se constitue d’une part de broderies opaques et d’autre part d’ajourés. La combinaison de l’opaque et de la transparence constitue une récurrence dans la mode : une tendance qui s’affiche notamment cette année par des robes du soir découvrant des sous-vêtements opaques. Mais la donne des dessous-dessus a changé. Si Jean-Paul Gaultier a lancé la mode des soutiens-gorges apparents avec ses «seins pointus», les couturiers dévoilent désormais le bas. La teneur en érotisme du mix opacité/transparence alimente la dialectique du visible et du presque visible, du découvert et de « l’à découvrir ».

Jason Wu S/S 2013

Défilé Jason Wu, prêt-à-porter, printemps/été 2013

La transparence, implique le discernement et sollicite l’imagination. Elle impose un geste archéologique dé dévoilement et pose la question de l’accès au corps de la femme : jamais totalement exposé et toujours déjà à porté du regard, la juste combinaison du visible et de l’invisible fait du corps le lieux d’un mystère ; un mystère qui affole par l’envie de franchir la fine couche de la transparence et d’accéder à la chair. On comprend alors l’enjeu de la danse des sept voiles exécutée par Rita Hayworth glissée dans la peau de Salomé : la juxtaposition des voiles comme autant de couches transparentes en mouvement servant à l’effeuillage n’est autre qu’un moyen en vue d’une fin. La danse des sept voiles sert un plan, celui de la manipulation du roi Hérode Antipas. Ce mythe confirme que le vêtement transparent peut exercer un pouvoir sur le regard de l’autre, dans la mesure où il en définit les limites : une manière de soumettre la vue en lui signifiant ce qu’elle peut ou ne peut pas voir. Sous le charme apparent de l’érotisme et de la légèreté, il semblerait donc que le vêtement transparent s’inscrit dans un système de signification complexe qui a autant à montrer qu’ à dire.

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