La représentation de la femme dans les magazines de mode : femme offrande ou Amazone conquérante ?

Attribut proprement féminin, le voile transparent constitue à lui seul un discours sur la femme qu’il nous appartient d’interpréter.

Les photographes de mode sont férus du voile sous toutes ses formes, ainsi que des jeux de transparence. Quoi de plus subtil et équivoque pour mettre en scène la femme ? En effet, en fonction de sa mise en scène, le voile transparent peut être porteur de compréhensions et de sens différents. Associé à une mise en scène particulière, on constate notamment que le voile transparent installe la représentation féminine dans une dichotomie mythologique, allant de la femme offrande à l’Amazone…

Parmi les magazines de mode les plus pointus, il est fréquent de trouver une représentation de la femme renvoyant au mythe de la « femme offrande ». Cette interprétation prend son sens lorsque l’on observe la mise en scène spécifique de plusieurs éléments : le voile transparent en tant que tel, le cadre  dit de « cérémonie religieuse » brouillant les codes païens et chrétiens, les postures et gestuelles particulières du modèle.

Julia Stegner photographiée par Daniele Iango pour Muse hiver 2010

Pour comprendre de quoi il s’agit, il faut invoquer la figure d’Iphigénie dans la mythologie grecque : celle-ci devait être sacrifiée pour apaiser la colère d’Artémis et permettre à la flotte d’Agamemnon d’atteindre Troie. Iphigénie, consciente de la nécessité de son sacrifice, finit par se résigner à la mort. Le sacrifice, la fatalité, la mort, telles sont les thématiques associées à la représentation de la femme offrande. Ce premier mythe va du côté de la représentation de la femme soumise, de la femme contrôlée par une puissance supérieure. Dans les images que nous avons choisies ( Izabel Goulart par Nico pour Harper’s Bazaar et Julia Steigner par Daniele & Iango pour Muse ) plusieurs signes participent à l’interprétation de ce sens. En effet, le long voile associé d’une part à la nudité, d’autre part à une « posture statique » avec les « membres joints » dénotent une créature fragile, prête au sacrifice sur l’autel d’une divinité. Quant à la nudité, elle indique une forme de dénuement et confère une posture de soumission et de faiblesse, la nudité représentant la femme démunie. Par ailleurs, le voile  par sa longueur fait l’effet d’un emballage, comme si la femme jouait le rôle d’un cadeau. Ainsi, le voile qui enveloppe intégralement, c’est précisément celui qui invite à « faire tomber le voile », à la manière d’un geste qui pousse à « défaire », à découvrir le présent. Il s’agit bien du geste sacré consistant à déballer un cadeau. Le voile est donc l’indice de l’« offrande ». Cette signification implique de fait l’existence d’un récepteur c’est-à-dire d’un destinataire du cadeau offert, dont le rôle est de faire tomber le voile. D’autres éléments, notamment le fond décrépit ou encore les signes d’allure religieuse comme la couronne en croissant de lune sont autant d’indices que nous interprétons dans le sens de la femme offrande : la vétusté de l’un participant à l’atmosphère morbide, la religiosité de l’autre  accentuant la dimension cérémonielle/sacrificielle. Il faut dire aussi que le médium photo en tant que tel, parce qu’il fige complètement le sujet dans leur posture, crée une impression de fatalité : immobile, il ne semble avoir aucune puissance d’action  et être inéluctablement conduit à un destin tragique.

Cependant, les magasines de mode tendent également à nous donner une image de la femme diamétralement opposée : conquérante, libre, sauvage, la femme investit le mythe de l’Amazone.

"Pop Egérie" : Daria Werbowy par Inez & Vinoodh pour Vogue Paris, mars 2011
« Pop Egérie » : Daria Werbowy par Inez & Vinoodh pour Vogue Paris, mars 2011

Femme « en action » et à l’attitude assurée, la nature est sont environnement. Déployant son corps dans l’espace, la femme occupe son monde et possède par sa présence l’environnement qui l’entoure. Visage à découvert et libre de ses mouvements et de son corps, gracile et sauvage elle pose son identité et son existence physiquement, comme indomptable. Les voilages fortement colorés, loin de constituer une entrave, occupent  l’espace et se déploient totalement  et librement, de manière à diffuser la force féminine au delà des frontières de son propre corps : le voile transparent est donc le signe d’un pouvoir de la femme : celui de sa propre liberté. Initialement femme guerrière et masculine, la figure de l’Amazone semblerait être la lecture mythologique sous-jacente de ces photos de mode d’Inez & Vinoodh pour Vogue Paris, dès lors que la femme est représentée conquérante et sauvage, inspirant un pouvoir féminin affirmé.

"Pop Egérie" : Daria Werbowy par Inez & Vinoodh pour Vogue Paris, mars 2011
« Pop Egérie » : Daria Werbowy par Inez & Vinoodh pour Vogue Paris, mars 2011

Nous avons donc affaire à deux profils féminins déterminés selon une mise en scène bien précise du voile transparent, de la femme et de son environnement. Des mythes qui confirment ainsi les deux orientations fondamentales que sont d’un côté la mort et de l’autre la vie. Quelles que soient les modalités du voile transparent, l’ensemble de ses significations servent un but commun : une représentation fantasmagorique de la femme issue d’une construction imaginaire inconsciente de l’artiste. En effet, c’est le fantasme et le désir projeté d’une représentation symbolique archétypale qui joue le rôle de facteur commun pour l’ensemble des représentations de la femme et du voile transparent.

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