La crise, la femme, le shopping

En ces temps actuels difficiles, il semblerait que Madame remplisse ses armoires en pratiquant le shopping-responsable. Lors de ses achats elle privilégie l’utilité et la commodité de ses vêtements. Elle répond aussi au dress-code « spécial crise », en se concentrant sur des pièces dites basiques : l’éternel pull noir, l’éternelle robe noire, l’éternelle veste de smoking noire…

Au tant dire que la morosité ambiante issue de notre climat économique se traduit de manière colorimétrique dans la garde robe de Madame. Sa règle d’or étant de faire attention à son budget, la consciente-shoppeuse achète par priorité et rend fonctionnel ses achats d’habitude compulsifs. Sachant que le 0°c approche, elle va préférer s’armer d’une énième paire de bottes pour affronter l’hiver plutôt que de craquer au rayon lingerie, car après tout ce ne sont pas les dix centimètres de tissus offerts par un soutient-gorge qui vont l’aider à lutter contre le froid.

La crise provoque un comportement paradoxal chez l’acheteuse. Certes, il y a toujours un budget et des moments qui sont consacrés aux dépenses, cependant la notion de plaisir liée aux achats semble avoir considérablement diminué.  Notre shoppeuse-responsable analyse le moindre de ses achats, laissant ainsi derrière elle le coup de cœur et le craquage. Adieu le j’aime/j’aime pas, bonjour l’utile/inutile. Or, n’y a t-il pas originellement une part de jouissance lorsque nous prenons la décision d’acquérir un bien ? N’y a t-il pas une volonté de se faire plaisir ? Bizarrement pendant la crise nous continuons d’acheter pour remplir ou remplacer notre garde de robe tout en se bridant volontairement. D’avance l’achat doit répondre à un besoin nécessaire. Mais au delà de l’aspect pratique, l’acte de s’offrir un vêtement renvoie à une volonté de se faire plaisir et d’accéder à une forme de jouissance : on se pare, on s’accorde une nouveauté, on plait et on se plait. Or avec la crise, nous n’achetons plus par plaisir et le ravissement post-achat disparait. Bien au contraire, à l’achat suit immédiatement le doute : est-ce que j’en ai réellement besoin ? Est ce que ca m’est utile ? Le plaisir est mort-né, parce que nous sommes perpétuellement rattrapées par notre conscience, une conscience totalement conditionnée par une peur qui mortifie le moindre de nos plaisirs. La responsable-shoppeuse des temps de crise est donc un paradoxe à part entière, elle envisage toujours le plaisir en continuant d’acheter, elle le pense, elle le conçoit, mais elle ne se l’accorde pas. Le plaisir n’est donc plus le but à atteindre mais ce qu’il faut étouffer.

Photo : Kate Moss par Tim Walker, pout Vogue US, april 2012

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