Je veux le look de Kate Moss ! (ou pas)

Sneakers compensées, Perfecto, chemise de bucheron et autre slim en cuir… Mais d’où vient notre garde-robe? « Cette chemise? Je l’ai vu sur Kate dans Glamour l’autre jour…maintenant je ne la quitte plus ! ». Qui n’a jamais prononcé ces mots : « je veux le même ! ». Inutile de faire semblant, alors avouons : on aime parfois s’approprier les vêtements des stars. René Girard nous explique pourquoi, à travers le « désir mimétique ».

La star icône de mode.

Placées sur un piédestal, les stars sont proclamées « icônes » par les médias. Cette apellation en dit long sur l’admiration qu’on leur porte, puisqu’au départ le terme « icône » signifie la représentation d’une image religieuse, plus particulièrement celle d’un personnage saint. Pour les fidèles, l’icône est un objet de vénération qui possède une dimension sacrée. Les médias attribuent donc aux stars les deux fonctions fondamentales de l’icône : l’être-regardé et l’être-sacré.  A partir de là, on comprend pourquoi les stars endossent le rôle de modèle de réussite, de beauté, de style… On sait que chez Platon l’Idée acquiert sont statut de modèle notamment par sa condition ontologique supérieure, c’est-à-dire au delà du monde sensible. De même, le titre d’icône place les stars au dessus des masses, dans les hautes sphères de l’univers people, si bien qu’elles acquièrent un statut de modèle. En proposant des rubriques « in/out » à propos de ce qu’il faut faire ou ne pas faire en matière de style et ce toujours à l’aune des stars, les magazines de mode font des lecteurs lambda de simples images sensibles platoniciennes, en quête de leur modèle. Néanmoins, il s’agit d’une situation idéale pour amorcer le processus du « désir mimétique ».

Le désir mimétique.

D’où vient la folie des doudounes Moncler depuis quelques années? Pourquoi cette doudoune plutôt qu’une autre fait fureur? Tout simplement parce qu’elle est portée par les stars : Leonardo Dicaprio, Victoria Beckham, Sarah Jessica Parker… la liste est longue. Selon la théorie du « désir mimétique » de René Girard (Cf. Mensonges romantiques et vérité romanesque), nous ne voulons pas cette doudoune pour elle-même, c’est-à-dire pour ses qualités intrinsèques. Mais nous la voulons parce qu’un Autre – la star en l’occurrence – la porte. Or nous imitons l’Autre quand il représente un modèle, ce qu’est la star en tant qu’icône. Ainsi, René Girard pose l’Autre comme le « médiateur du désir » : dans le désir mimétique, il y a certes le sujet désirant et l’objet désiré mais il y a surtout l’Autre qui joue le rôle d’un prisme à l’aune duquel l’objet devient désirable. Avec le cas du désir mimétique, nous avons donc affaire à un désir « triangulaire » : entre le sujet et l’objet, vient s’interposer un objet de désir encore plus fondamental, à savoir l’Autre en tant que modèle à imiter. De fait, lorsque nous voulons une doudoune Moncler après l’avoir vue sur une star, René Girard invite à penser « l’élan vers l’objet » comme étant « au fond l’élan vers le médiateur ». Du point de vue du désir, il y a donc une priorité de l’Autre sur l’objet ; bien plus, le sujet désire le désir de l’Autre : « c’est le désir du médiateur qui rend l’objet infiniment désirable aux yeux du sujet » déclare René Girard.

Plus qu’un objet à acquérir, il s’agit d’imiter une personne et de s’approprier ses désirs, parce qu’à nos yeux, elle représente un modèle. Par conséquent, le désir de l’objet – la doudoune Moncler par exemple – n’est pas authentique ; en revanche, le désir d’imiter la star est authentique, le mimétisme est authentique. Dans le cas où l’Autre est une star, le processus de médiation est « externe » ou pour le dire autrement, sans point de contact direct : le lecteur lambda du magazine est dans une sphère radicalement distincte de la sphère people (distinction sociale par exemple). Par conséquent, la médiation sous sa forme « externe » est la condition de possibilité de la transformation de la star en modèle.  Dans le cas d’une médiation « interne », le sujet et l’Autre sont sur un pied d’égalité et leur objet de désir est identique : il n’y a donc plus de vénération mais de la jalousie voire de la haine.

Bref, avec le désir mimétique, le sujet n’est plus réellement maître de lui-même car son désir n’est pas autonome. Cette chemise de bucheron vue sur Kate Moss et que l’on veut absolument n’est pas notre propre désir, on imite le désir de Kate Moss. A bien y réfléchir, le délire bucheron n’est pas si cool…

 Photo : Kate Moss photographiée par Patrick Demarchelier pour Vogue UK, septembre 2010

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