Hors de l’individualisme, la mode

Dans l’aphorisme « Mode et moderne » d’ Humain trop humain, Nietzsche propose une définition de la mode sortant des cadres habituels : loin de ses caractéristiques traditionnelles, la mode n’est ni changement, ni différenciation, ni symptôme de l’orgueil humain. Au lieu de manifester l’individualité comme la préoccupation primordiale de l’homme, l’attrait pour la mode est la marque de l’homme éclairé, qui s’englobe dans une civilisation sans frontière…dans une humanité.

Partout où l’ignorance, la malpropreté, la superstition sont florissantes, où les échanges sont faibles, l’agriculture misérable, le clergé puissant, se  trouvent encore aussi les costumes nationaux. En revanche, la mode règne où se trouvent les marques du contraire. La mode accompagne donc les vertus de l’Europe actuelle.

Le règne de la mode c’est avant tout le règne du progrès : industriel, économique et intellectuel. On retrouve chez Nietzsche la même idée que chez Baudelaire selon laquelle la mode est fondamentalement unit à la modernité dans tout ce qu’elle suppose de positif pour l’avancée humaine. L’émergence de la mode et l’attrait qu’elle suscite auprès des hommes et des femmes doivent être considérés comme un tournant historique sortant l’homme de l’obscurité en établissant une frontière entre passé et présent, le présent étant toujours déjà tourné vers l’avenir.

La mode est donc le corolaire d’un changement d’orientation dans les esprits, mais ce changement n’est pas issu des variations instables de la mode qui selon Nietzsche sont synonymes « d’arriération » ou d’un retard venant interféré avec le progrès de la modernité. La mode indique et manifeste un changement qui en premier lieu relève de l’homme en tant que tel : un changement d’état d’esprit dont la mode n’est en fait qu’un moyen d’expression.

La marque caractéristique de la mode et du moderne ne sera donc pas justement le changement, lequel est signe d’arriération, propre aux Européens, hommes et femmes, qui n’ont pas encore mûri ; ce sera au contraire le refus de la vanité, qu’elle soit nationale, de classe, ou individuelle.

Au 19e siècle, la mode traduit un rapport différent de l’homme au monde : il n’est plus concentré sur lui-même en tant qu’individu, ni sur sa classe sociale ou sur sa patrie (celles-ci restant encore une fois des images projetées de son individualité à une échelle supérieure). Au contraire l’homme sort de la « vanité » si présente par exemple au 18e siècle dans la mesure où le vêtement n’avait qu’une valeur ostentatoire et de positionnement social. A l’ère de la révolution industrielle l’homme fait sa propre révolution identitaire, et tend à se redéfinir dans son rapport au monde et aux choses. Nietzsche montre que cette transition s’effectue en premier lieu par l’évacuation du port du « costume national » qui précisément replaçait chaque individu dans une nation mais aussi dans un ordre social bien particulier, notamment « briguant, berger, soldat », autant de fonctions allant à rebours des métiers plus intellectuels qui émergent au 19siècle. Par conséquent, en balayant le costume national les hommes et les femmes du 19e siècle semblent passer de l’identité singulière à l’identité collective, en prenant conscience d’une civilisation européenne dépassant les distinctions nationales.  Telle est « la marque caractéristique de la mode et du moderne », à savoir la manifestation de l’appartenance de chaque homme à une communauté plus vaste, l’Europe et à fortiori le monde occidental. C’est ce nouveau rapport du soi à l’extériorité que met en avant la mode.

Cependant, ce changement d’orientation dans les esprits, ce passage de la vanité à la dispersion dans la masse collective, n’est effectif qu’à partir du moment où les hommes et les femmes sont « mûrs » : selon Nietzsche la jeunesse (non mûre) qui s’empare de la mode est incapable de dépasser le stade de la différenciation individuelle. Les jeunes femmes surtout, laissent la mode dans son caractère changeant et instable, précisément parce que la différentiation vestimentaire est vécue comme le moyen de s’affirmer individuellement : séparer les jeunes des plus âgées, les riches des pauvres… Ainsi, pour constater que « la mode accompagne les vertus de l’Europe actuelle » il ne faudra regarder que les hommes, et les femmes d’un certain âge nous dit Nietzsche.

Avec Nietzsche la mode est donc la manifestation concrète de la libération de l’esprit humain des chaînes de l’individualisme, vers un horizon plus vaste qui dépasse les différences de cultures entre les hommes.

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