Décryptage : Louis Vuitton et le plaisir féminin

En 2001, Annie Leibovitz s’empare des contes de notre enfance pour raconter le lien entre la femme et la marque Louis Vuitton. C’est en convoquant Blanche-Neige et la Genèse que la photographe nous plonge dans une ode à la féminité et à la découverte de soi. 

Les couleurs et les formes.

L’image est composée de la triade  noir, blanc, rouge. Traditionnellement, le noir connote la mort, le néant et le sale ; le blanc connote le propre, la pureté et l’innocence ; quant au rouge, sa symbolique peut être « bonne » ou « mauvaise », renvoyant d’une part à l’érotisme, la passion, et l’amour ; d’autre part au crime, au sang, à la colère et à l’interdit. La construction de l’image met au centre une forme composée des deux pierres et du corps de la femme, représentant un sexe masculin. On note également l’oblique qui traverse la photo. Synonyme de chute et d’instabilité, et confère à l’image une dimension tragique.

La jeune femme : une tranquillité apparente. 

Allongée et adossée à une pierre, la belle semble endormie. Le visage serein et la tête légèrement penchée indiquent un certain laisser aller et lâcher prise propre au sommeil profond. La jeune femme semble vivre un état de satisfaction et de bien-être avec ses mains posées sur son ventre. Elle tient une pomme croquée au niveau de son bas ventre, ce qui d’ores et déjà pose le lien entre le fruit et la sexualité.

Physiquement, elle s’apparente à la description de Blanche-Neige dans le conte : « le teint blanc comme la neige, les lèvres rouges comme le sang et les cheveux noirs comme l’ébène ». On note ses lèvres charnues, sa poitrine dessinées  et ses joues légèrement rosées : une féminité marquée et sexualisée, renforcée par la coupe de la robe dont le jeu de fronces, de transparence, de ceinturage et de nouage. Cette robe n’est donc pas si sage. Davantage chemise de nuit que robe de jour, la blancheur immaculée côtoie les imprimés floraux, contrariant ainsi l’idée d’une innocence totale.

On note à la fois la surexposition lumineuse du corps et l’ombre sur le versant gauche du visage. Par ailleurs, le plan en plongé donne une impression de fragilité et d’insécurité,  mais il évoque également une femme offerte, objet de désir, au cou disponible et à la tête renversée.

Un environnement plutôt hostile.

C’est une forêt  au moment de l’automne, saison pendant laquelle la nature se transforme et décline. Les feuilles sont mortes, le sol est sec et en phase de décomposition ce qui rend le cadre assez pauvre et aride. Dans la partie supérieure de l’image  à droite il y a des fougères. On note également une coulée de feuilles oranges au niveau de la tête de la jeune femme. Il y a donc un contraste entre ce cadre et la jeune femme : pauvreté du sol/ richesse de la robe ; saleté du sol/blancheur de la robe…Cependant la robe et la forêt partage un certain désordre synonyme de vie et de mouvement : le désordre des feuilles rappelle celui des plis. Enfin, en ce qui concerne la luminosité, la partie supérieure de l’image est plongée dans une totale obscurité. Le noir envahissant, se répand jusqu’au milieu de la photo, plongeant ainsi la forêt dans un climat d’angoisse et d’insécurité.

Le personnage caché.

Lorsqu’on observe attentivement la coulée de feuilles oranges qui traverse le siège de la raison, jusqu’aux fougères en haut à droite, un visage apparait : yeux, bouche, cornes, voire bouc, autant d’éléments qui révèlent un personnage dissimulé, un spectateur à l’intention malveillante. On pense alors à une figure diabolique ou encore au serpent tentateur de la Genèse, qui incite Eve à croquer la pomme. Mais rappelons que la jeune femme est plongée dans un sommeil profond, ce qui amène plutôt du côté d’une personnification de l’inconscient, comme sources des pulsions et des désirs. En effet, l’orange rappelle le feu et donc l’ardeur du désir, et l’ombre sur le visage permet de distinguer ce qui est au jour de ce qui est enfouis au niveau de la pensée. L’assimilation de l’inconscient à une figure diabolique serait donc là pour représenter la ruse de l’inconscient, dont le pouvoir est de réveiller en nous et à notre insu, des pulsions et des désirs matérialiser dans l’image par la pomme.

Les objets en présence.

Trois pommes rouges séduisent par leur brillance. Elle nous rappellent le conte Blanche-Neige, lorsque la sorcière propose à la jeune femme de choisir « la plus belle et la plus brillante des pommes ». Rouge danger, rouge passion, les pommes ont une symbolique ambivalente. Or, le sac partage cette même caractéristique. Il s’agit du contenant des pommes et donc de l’objet de séduction originaire. Dans le conte Blanche-Neige c’est la sorcière qui apporte les pommes dans un panier, or dans cette image, le sac semble bien appartenir à la jeune femme. En effet,  il repose à côté d’elle, et le contact entre la anse et le coude dénote une proximité voire une intimité entre l’objet et la femme. Enfin, la position de la anse, retournée en arrière (ce qui parait matériellement impossible vue la rigidité apparente du sac) dessine à nouveau une forme de sexe masculin dans une posture ascendante.

Interprétation : vers la jouissance féminine.

La jeune femme s’est donc abandonnée au sommeil. Elle est dans un état de satisfaction et de bien-être. L’échauffement de ses joues indique qu’elle a vécu une expérience physique intense. C’est une jeune femme au départ pure et chaste comme l’indique la blancheur de sa robe et de sa peau, mais sa robe toute en transparence trahit une volonté de séduction, l’envie de solliciter le désir : il ne s’agit donc pas d’une adolescente, mais bien d’une femme possédant un vécu. La surexposition lumineuse que nous avons noté dans la description, indique qu’elle a acquis une connaissance particulière, elle a été littéralement éclairée. De cette connaissance, c’est la pomme qui en est l’origine, à la manière de la pomme de la Génèse qui apporte la connaissance du bien et du mal. Ici, la pomme incarne la séduction, la tentation, et provoque le désir, auquel la jeune femme succombe en la croquant. Or du point de vue de la symbolique des rêves, croquer la pomme est la métaphore de l’orgasme. Cette publicité, relate donc l’histoire d’une jeune femme qui a fait l’expérience du plaisir et de la jouissance féminine. L’atmosphère d’apaisement qui nous a frappé au début, trouve tout son sens  puisqu’on sait que la jouissance provoque l’endormissement et la détente.

Mais la mort et l’angoisse restent présentes, surtout quand on pense à la pomme empoisonnée de Blanche-Neige qui la plonge dans un sommeil éternel, un état latent qui s’apparente à la mort. Une question se pose alors : pourquoi la mort et la jouissance, deux éléments contradictoires, sont malgré tout associés dans cette image ? Pour comprendre ce paradoxe, il faut se référer à Georges Batailles qui l’orgasme par la « petite mort ». Chez l’écrivain, mort et érotisme sont liés, dans la mesure où la perte de soi comme état limite, doit être la plus grande possible pour que la jouissance prenne tout son sens. Ainsi, c’est dans un état végétatif et d’épuisement que doit nous laisser la jouissance et cette situation est autant fascinante qu’angoissante.

Dans l’image, la femme connait la jouissance grâce au sac, comme cause première, à la fois objet fétiche et substitue masculin. La couleur rouge renforce cette interprétation quand on sait par exemple qu’Adam, le nom du 1er homme,  signifie notamment « terre rouge » ou « rouge vif ».

Louis Vuitton a donc pour promesse la découverte de la féminité et du plaisir féminin, découverte dans laquelle le sac possède un rôle clé puisque métaphoriquement, il en serait la cause. La marque s’associe à l’image d’une femme très contemporaine qui peut se dispenser de l’homme pour prendre conscience du plaisir. Toutefois, une seconde lecture est possible : celle d’une marque qui garantit un réveil par « un baiser d’amour » : adjuvant au côté de la femme,  Louis Vuitton serait donc le garant de la rencontre amoureuse.

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