De l’art d’avoir toujours quelque chose à dire

Souvent dans une conversation les silences mettent mal à l’aise. Ils déclenchent en nous un sentiment de gêne et un besoin immédiat de remplir par la parole ou par des actes, ce vide, ce « blanc » qui en est caractéristique. Mais pourquoi ?

Regards qui se croisent sans vraiment savoir où se poser, cigarettes qui s’allument, serviette en papier lacérée. Le silence incite à des occupations artificielles dénotant des besoins : combler le vide et le justifier. Il semble que face au silence, nos craintes les plus profondes ressurgissent dont la peur d’être confronté à la mort. De manière similaire, la solitude ou l’inoccupation peuvent engendrer le même type de peur. La nuance réside en ce que dans la peur du silence s’ajoute la gêne. C’est précisément la présence de l’autre qui suscite la situation générale de gêne. Les blancs gênent parce qu’ils manifestent chez les interlocuteurs une incapacité, une faiblesse du dire : c’est donc le soi qui est remis en question dans son existence. Le terrain de la conversation est inoccupée quand parallèlement celui de la pensée est saturée : « j’ai rien à dire », « que dire ? ».  L’inquiétude naît parce que l’on a le sentiment d’avoir quelque chose à prouver à l’autre : mon existence individuelle en tant qu’acteur de la conversation, mais également l’existence du « nous » qui émerge en raison de l’interaction. En effet, dans les situations de silence le moi et le nous s’effacent parce qu’il n’y a ni échanges ni partage. Au moment où le silence est brisé, lorsque la conversation repart, le soulagement suit l’inquiétude : les interlocuteurs ne sont plus des identités isolées mais se reconstituent en un tout. Remplir le silence correspond à la manifestation de la quête de l’autre : sans l’autre nous ne sommes rien.

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